Cet entretien est un format éditorial illustratif synthétisant les pratiques actuelles du droit du numérique appliqué aux arnaques sentimentales. Maître Sophie Vasseur est un personnage de synthèse éditoriale représentant les positions d’avocats spécialisés dans ce domaine.
Chaque année, des milliers de victimes d’arnaques sentimentales en France renoncent à porter plainte, convaincues que rien ne peut être fait une fois l’argent envoyé. Maître Sophie Vasseur, avocate en droit du numérique à Lyon, reçoit pourtant un nombre croissant de dossiers de ce type depuis 2022. Elle explique pourquoi le silence est la pire réponse possible, et détaille les démarches concrètes qui permettent de faire valoir ses droits, même quand l’auteur reste introuvable.
L’ampleur du phénomène des arnaques sentimentales en France
La progression est nette depuis 2022. Mon cabinet traite aujourd’hui trois à quatre nouveaux dossiers par mois liés à des arnaques sentimentales en ligne, contre à peine un par trimestre il y a cinq ans. Les chiffres nationaux confirment cette tendance : selon les données communiquées par les services de police judiciaire, le préjudice moyen déclaré par victime dépasse aujourd’hui 4 000 euros, et certains dossiers atteignent plusieurs dizaines de milliers d’euros lorsque la relation frauduleuse s’étend sur plusieurs mois.
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement le volume, c’est la sophistication. Les profils utilisés sont de mieux en mieux construits, avec de vraies photos volées à des personnes existantes, des historiques de conversation cohérents sur plusieurs semaines, et des scénarios de plus en plus élaborés — urgence médicale à l’étranger, blocage douanier, projet professionnel qui nécessite une avance de fonds. La victime type n’est pas naïve : ce sont souvent des personnes bien insérées socialement, parfois elles-mêmes juristes ou cadres, qui se retrouvent piégées par un investissement émotionnel progressif et bien construit.
Le vrai problème, du point de vue juridique, c’est que la majorité des victimes n’engagent aucune démarche. Par honte, par sentiment d’impuissance, ou parce qu’elles pensent qu’il est trop tard une fois l’argent parti. C’est une erreur fondamentale : chaque signalement compte, même sans certitude de récupération financière. Notre comparatif Feeld, Inner Circle et Once rappelle d’ailleurs que même les applications les plus sélectives ne sont jamais totalement à l’abri de ce type de profil frauduleux, la vigilance restant nécessaire quelle que soit la plateforme utilisée.
Le portail rencontres-facile.fr publie régulièrement des retours d’expérience de victimes, une ressource complémentaire utile pour prendre la mesure du phénomène avant même d’entamer une démarche juridique.
Les premiers réflexes juridiques à avoir
Trois réflexes immédiats, dans cet ordre précis. Premièrement, couper tout contact et tout versement d’argent — même si l’interlocuteur insiste, menace, ou fait pression émotionnellement. C’est souvent le moment le plus difficile psychologiquement, car la relation semble encore réelle pour la victime.
Deuxièmement, sécuriser toutes les preuves avant que le profil ne soit supprimé par son auteur, ce qui arrive fréquemment dès qu’il sent la méfiance s’installer. Cela signifie des captures d’écran complètes de toutes les conversations, avec dates visibles, des captures du profil (photos, pseudonyme, présentation), et la conservation de tous les justificatifs bancaires liés aux versements effectués.
Troisièmement, contacter sa banque sans délai si un virement a été effectué récemment. Certaines banques peuvent encore bloquer ou tenter de rappeler un virement dans les heures qui suivent son émission, notamment via le dispositif de rappel SEPA. Passé 24 à 48 heures, cette option devient généralement inopérante, d’où l’urgence d’agir vite.
Je précise un point souvent ignoré : il ne faut jamais tenter de négocier seul avec l’auteur présumé, ni le menacer de porter plainte pour obtenir un remboursement. Cela peut compliquer l’enquête et, dans de rares cas, exposer la victime à des accusations reconventionnelles infondées mais chronophages.
Les preuves à conserver absolument
La qualité du dossier de preuves conditionne directement la suite de la procédure. Voici les éléments que je demande systématiquement à mes clients de rassembler :
- L’intégralité des échanges (messagerie de la plateforme, SMS, WhatsApp, e-mails), avec dates et horodatages visibles
- Les captures d’écran du profil original avant sa suppression éventuelle (photo, pseudonyme, biographie, informations déclarées)
- Les justificatifs de tous les virements ou transferts (relevés bancaires, reçus Western Union ou Moneygram, preuves de cryptomonnaie le cas échéant)
- Les numéros de téléphone, adresses e-mail et pseudonymes utilisés par l’auteur présumé
- Toute recherche d’image inversée montrant que les photos utilisées appartiennent à une autre personne réelle (preuve d’usurpation)
- Les éventuels témoignages de proches qui ont eu connaissance de la relation en temps réel
Un point technique important : ne renommez jamais les fichiers de captures d’écran et conservez les métadonnées d’origine autant que possible. En cas de procédure, un expert judiciaire peut avoir besoin de vérifier l’authenticité et la chronologie exacte des documents. Un dossier de preuves désorganisé ou incomplet est la première cause de classement sans suite évitable.

Où et comment déposer plainte
Il existe aujourd’hui plusieurs canaux complémentaires, et je recommande de ne pas se limiter à un seul. Le tableau suivant résume les options principales :
| Démarche | Où | Délai de traitement | Utilité |
|---|---|---|---|
| Plateforme THESEE | thesee.interieur.gouv.fr | Variable, quelques semaines | Signalement officiel des escroqueries en ligne, transmis aux services compétents |
| Dépôt de plainte en commissariat ou gendarmerie | Sur place ou pré-plainte en ligne | Immédiat pour l’enregistrement | Ouvre formellement l’enquête pénale |
| Signalement Pharos | internet-signalement.gouv.fr | Variable | Signale les contenus illicites, utile en complément |
| Signalement à la plateforme de rencontre | Formulaire dédié du site | 48h à quelques jours | Suspension du profil frauduleux, alerte pour d’autres utilisateurs |
| Réclamation bancaire | Service client puis médiateur bancaire | 2 mois maximum pour réponse | Tentative de blocage ou de récupération partielle des fonds |
Je recommande toujours de commencer par la plateforme THESEE, spécifiquement conçue pour les escroqueries en ligne, puis de compléter par un dépôt de plainte classique en commissariat. Le dépôt de plainte physique reste indispensable car il génère un procès-verbal officiel, souvent exigé ensuite par les assurances ou pour toute démarche civile complémentaire.
Un conseil pratique : demandez systématiquement un récépissé de dépôt de plainte, et notez le numéro de procédure. C’est ce numéro qui permettra de suivre l’avancement du dossier et de le rattacher à d’éventuelles autres plaintes similaires si l’auteur sévit auprès de plusieurs victimes.
Signaler à la plateforme de rencontre concernée
Il a une double utilité, l’une immédiate et l’une juridique. L’utilité immédiate, c’est la protection collective : signaler un profil permet à la plateforme de le suspendre et d’éviter que d’autres utilisateurs ne soient piégés par le même auteur. Les grandes plateformes comme Meetic, Bumble ou Tinder disposent toutes de formulaires de signalement dédiés, généralement accessibles depuis le profil suspect ou les paramètres de compte. Pour bien identifier les signaux d’alerte en amont, notre guide sur les arnaques sur les sites de rencontre détaille les profils à risque avant même d’en arriver au signalement.
L’utilité juridique est plus indirecte mais réelle : les plateformes conservent des données techniques (adresses IP de connexion, historique de création du compte, éventuels doublons de profils) qui peuvent être requises par un juge d’instruction dans le cadre d’une commission rogatoire internationale. Ces données ne sont généralement pas transmises directement à la victime, mais uniquement sur réquisition judiciaire — d’où l’importance du dépôt de plainte en parallèle du signalement.
Je note aussi un point souvent négligé : conservez une copie du mail de confirmation de votre signalement à la plateforme, avec sa date. C’est un élément de preuve supplémentaire de votre diligence, utile en cas de contentieux ultérieur avec un assureur ou dans une procédure civile.
Peut-on récupérer l’argent versé à un faux profil ?
Je préfère être honnête avec mes clients dès le premier rendez-vous : les chances de récupération intégrale sont faibles, surtout lorsque les fonds ont transité par des circuits internationaux difficiles à tracer, ou via des cryptomonnaies. Cela dit, “faible” ne veut pas dire “nulle”, et plusieurs leviers existent selon la rapidité de réaction.
Le blocage bancaire immédiat reste la voie la plus efficace, mais elle se joue en heures, pas en jours. Si le virement est encore visible comme “en cours” dans votre application bancaire, appelez immédiatement votre conseiller ou le service fraude de votre banque. Passé ce délai très court, le virement SEPA devient en général irréversible.
La voie pénale, elle, joue sur un temps plus long. Si l’auteur est identifié et condamné, une procédure civile de constitution de partie civile permet de réclamer des dommages et intérêts, exécutables sur ses biens en France si l’auteur y réside ou y possède des actifs. Concrètement, moins de 20 % des dossiers que je traite aboutissent à une récupération, même partielle. Mais ce chiffre progresse avec la coopération judiciaire européenne, notamment via Europol pour les réseaux organisés transfrontaliers.
Enfin, certaines assurances protection juridique ou assurances “cybercriminalité” incluses dans des contrats bancaires premium prévoient une indemnisation forfaitaire en cas d’escroquerie avérée. Il faut vérifier ses contrats existants — beaucoup de victimes ignorent qu’elles disposent déjà de cette couverture.

Le cas spécifique de l’usurpation d’identité numérique
C’est une situation à double peine, très fréquente et particulièrement douloureuse. Une personne découvre par hasard, parfois via un message d’un inconnu ou une recherche d’image inversée, que ses photos personnelles servent à arnaquer des tiers sur des plateformes de rencontre, sans qu’elle en soit jamais informée en amont.
Juridiquement, cette situation constitue une usurpation d’identité numérique, prévue par l’article 226-4-1 du Code pénal, punie d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Si les circonstances montrent que l’usurpation vise à commettre une escroquerie, les peines encourues pour l’infraction principale s’ajoutent et peuvent être bien plus lourdes.
Ma recommandation pour ces victimes “par procuration” est identique : déposer plainte, même en l’absence de préjudice financier direct, car cela permet de faire supprimer les contenus usurpés plus rapidement via les procédures de signalement, et cela constitue une preuve utile si la victime souhaite ensuite engager une action en réparation du préjudice moral, souvent réel et sous-estimé. J’ai suivi plusieurs dossiers où la simple découverte de cette usurpation a généré une anxiété durable, justifiant une demande de dommages et intérêts au-delà du strict aspect financier.
Les délais réels d’une procédure judiciaire
Il faut être réaliste sur les délais, car c’est souvent ce qui décourage le plus les victimes. Une enquête préliminaire pour ce type de dossier dure en moyenne entre 12 et 24 mois lorsque des éléments d’identification existent (numéro de téléphone actif, compte bancaire national, adresse IP française). Ce délai s’allonge considérablement, parfois au-delà de trois ans, lorsque les fonds ou les serveurs impliqués sont situés hors de France, notamment dans certaines zones où la coopération judiciaire reste plus complexe à mettre en œuvre.
Un classement sans suite reste malheureusement l’issue la plus fréquente lorsque l’auteur n’est pas identifiable. Cela ne signifie pas que la démarche était inutile : chaque plainte alimente les bases de renseignement criminel utilisées pour repérer des schémas récurrents et, parfois, démanteler des réseaux organisés opérant sur plusieurs victimes simultanément.
Ce que je dis systématiquement à mes clients : ne mesurez pas le succès de votre démarche uniquement à l’aune d’une récupération financière ou d’une condamnation. Le dépôt de plainte a une valeur en soi — juridique, statistique et parfois thérapeutique pour tourner la page sur des bases claires plutôt que dans le flou.
Questions rapides — vrai ou faux
Porter plainte ne sert à rien si l’auteur est à l’étranger. — Faux. Cela alimente les enquêtes plus larges et conditionne les indemnisations éventuelles par assurance.
Il faut absolument un avocat pour déposer plainte. — Faux. Le dépôt de plainte en commissariat ou via la pré-plainte en ligne ne nécessite pas d’avocat. L’accompagnement juridique devient utile pour la suite : constitution de partie civile, négociation avec l’assurance, procédure civile.
Une fois l’argent envoyé par virement, il est toujours perdu. — Plutôt vrai après 48h, mais un signalement bancaire immédiat peut parfois permettre un blocage.
Les plateformes de rencontre sont juridiquement responsables des arnaques commises sur leur site. — Faux en règle générale. Leur responsabilité se limite à un devoir de modération et de réaction rapide aux signalements, pas à une garantie de résultat sur chaque profil.
Signaler une usurpation de ses propres photos sans préjudice financier n’a pas d’intérêt. — Faux. Cela permet la suppression accélérée des contenus et peut fonder une action en réparation du préjudice moral.
Checklist juridique en cas d’arnaque sentimentale
Voici la checklist que je remets systématiquement à mes clients dès le premier entretien :
- Couper tout contact et tout nouveau versement immédiatement
- Sécuriser toutes les preuves (captures d’écran, justificatifs bancaires) avant suppression du profil
- Contacter sa banque dans les premières heures si un virement récent est en cours
- Signaler l’escroquerie sur la plateforme THESEE
- Déposer plainte en commissariat, gendarmerie ou via la pré-plainte en ligne, et conserver le numéro de procédure
- Signaler le profil frauduleux à la plateforme de rencontre concernée et conserver la preuve du signalement
- Vérifier ses contrats d’assurance existants pour une éventuelle couverture cybercriminalité
- Consulter un avocat en droit du numérique si le préjudice est significatif ou si une procédure civile est envisagée
Un dernier mot : la honte ne doit jamais retarder la démarche. Les personnes qui consultent mon cabinet sont souvent des profils sociaux tout à fait insérés, parfois eux-mêmes dans des métiers juridiques ou financiers. Ce n’est pas un manque de discernement qui explique ces situations, c’est une manipulation psychologique construite méthodiquement. Le recours juridique existe précisément pour rétablir ce déséquilibre.
Pour repérer les signaux d’alerte avant qu’une arnaque ne se produise, consultez notre guide complet des arnaques sur les sites de rencontre et notre interview d’un expert en cybersécurité et OSINT. Pour choisir une plateforme fiable dès le départ, notre guide pour choisir un site de rencontre sérieux reste une référence.
Pour un accompagnement complémentaire sur la reconstruction de la confiance après une déception amoureuse en ligne, conseil-seduction.fr propose des ressources éditoriales utiles.




