Claire Vasseur, journaliste spécialisée dans les usages numériques, s’entretient avec Marc Dupont, consultant indépendant en cybersécurité. Depuis douze ans, Marc Dupont accompagne des particuliers victimes de fraudes en ligne et collabore avec la CNAIP (Cellule Nationale d’Accompagnement des Personnes Isolées) sur le phénomène des romance scams. Entretien sans détour.
Avant de choisir un site de rencontre sérieux, il est indispensable de comprendre les risques réels qui existent en ligne. Marc Dupont en fait son métier depuis plus d’une décennie.
Les romance scams en France en 2026 : chiffres et tendances
Claire Vasseur : Marc Dupont, vous suivez ce phénomène depuis douze ans. Est-ce que les chiffres vous surprennent encore ?
Marc Dupont : Les chiffres me surprennent encore, oui — dans le mauvais sens du terme. En 2024, les pertes déclarées liées aux arnaques sentimentales en France ont dépassé 375 millions d’euros selon les estimations croisées des services de police et des associations d’aide aux victimes. Et c’est probablement le tiers de la réalité, parce que la grande majorité des victimes ne portent jamais plainte. Honte, sentiment d’avoir été stupide, peur d’être jugé. Le silence protège les escrocs.
CV : En termes de profils de victimes, est-ce que ça a changé ?
MD : Énormément. Pendant longtemps, l’image de la victime de romance scam était la femme de 60 ans, seule, peu familiarisée avec internet. Cette image est fausse depuis au moins cinq ans. J’ai vu des centaines de cas : des hommes d’affaires de 45 ans, des ingénieurs, des médecins, des professeurs d’université. L’intelligence ne protège pas. Les escrocs sont des professionnels de la manipulation psychologique. Ils exploitent des failles émotionnelles universelles — la solitude, le désir de connexion, l’espoir — et non pas des lacunes informatiques.
CV : Et la tendance pour 2026 ?
MD : Deux mots : industrialisation et IA. Ce que je vois sur le terrain, c’est que des groupes criminels organisés — en majorité basés en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est, et de plus en plus en Europe de l’Est — ont structuré la fraude sentimentale comme une véritable entreprise. Il y a des scripts, des managers, des “pig butchers” comme on les appelle dans le jargon. Et maintenant, ces groupes intègrent des outils d’IA générative pour automatiser des pans entiers de la relation frauduleuse.
Comment fonctionne une arnaque sentimentale étape par étape
CV : Pouvez-vous nous décrire le déroulement type d’une arnaque sentimentale de A à Z ?
MD : La règle est simple : ça suit toujours le même scénario en cinq actes. Premier acte — le contact. L’escroc crée un profil sur un site de rencontre ou contacte sa cible directement sur les réseaux sociaux. Le profil est soigné : belles photos volées à des influenceurs ou générées par IA, métier valorisant (ingénieur offshore, médecin humanitaire, militaire à l’étranger), localisation vague. L’escroc choisit sa cible avec soin — souvent des personnes qui signalent dans leurs posts ou profils une situation de vulnérabilité récente : divorce, deuil, retraite.
Deuxième acte — le love bombing. En quelques jours, la cible est submergée d’attention. Messages matinaux, appels en soirée, compliments constants, déclarations précoces. L’objectif est de créer une dépendance émotionnelle avant même que la victime ait pu vérifier quoi que ce soit. Techniquement parlant, c’est de la manipulation de l’attachement anxieux.
Troisième acte — la mise en confiance. L’escroc construit une relation sur plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Il partage de faux souvenirs, de fausses photos de famille, invente des anecdotes. La victime, de son côté, baisse la garde. Elle a l’impression de vraiment connaître cette personne.
Quatrième acte — la crise. Une urgence financière surgit. Un accident, un problème douanier, une opération médicale d’urgence, un investissement manqué. L’escroc ne demande jamais de l’argent directement au début — il crée une situation où la victime propose d’elle-même d’aider. C’est psychologiquement très différent.
Cinquième acte — l’escalade. La première demande est petite — 200, 500 euros. La victime paie. Le “remboursement” est promis, jamais tenu. Nouvelle crise, nouvelle demande. Le cycle continue jusqu’à ce que la victime soit à sec ou commence à avoir des doutes. Certaines victimes perdent des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros.
CV : Et ensuite ?
MD : Deux fins possibles. Soit la cible commence à poser des questions, et l’escroc disparaît du jour au lendemain — le “ghosting” brutal après des mois de relation intense. Soit la cible découvre l’arnaque par un tiers — un proche, ou parfois un autre escroc qui la recontacte en se faisant passer pour un “détective” qui peut récupérer les fonds perdus contre paiement. C’est ce qu’on appelle le “recovery scam” — une seconde arnaque ciblant les victimes de la première.

L’IA au service des escrocs : deepfakes, chatbots et faux profils automatisés
CV : Vous parliez d’intelligence artificielle. Concrètement, qu’est-ce que ça change dans les arnaques sentimentales ?
MD : Ça change absolument tout. En 2022, créer un faux profil convaincant demandait du temps et des compétences. En 2026, n’importe qui avec un abonnement à un outil d’IA générative peut produire en quelques minutes une identité fictive complète : photos réalistes générées par Midjourney ou Stable Diffusion, biographies cohérentes rédigées par ChatGPT, même de fausses conversations téléphoniques ou vidéos en temps réel avec des outils de voice cloning et de face-swapping.
J’ai vu des cas récents où les victimes avaient eu des appels vidéo avec leur “petit ami” — et ces appels étaient entièrement truqués via deepfake en temps réel. La qualité n’est pas parfaite, mais elle est suffisante pour endormir les doutes dans un contexte émotionnel fort.
CV : Est-ce que les plateformes peuvent détecter ces contenus générés par IA ?
MD : Techniquement parlant, oui, les grandes plateformes disposent d’outils de détection — watermarks, analyses de métadonnées, détection de patterns d’IA dans les images. Mais les escrocs s’adaptent vite. Ils savent comment contourner les filtres de base. Et surtout, la détection est réactive, pas préventive. À l’heure où le faux profil est détecté et banni, l’escroc en a déjà créé quinze nouveaux.
Le problème structurel, c’est que les plateformes de rencontre gratuites n’ont aucune incitation économique forte à investir massivement dans la sécurité. Plus d’utilisateurs = plus de revenus publicitaires, que ces utilisateurs soient authentiques ou non.
Les 8 signaux d’alerte que tout utilisateur doit connaître
CV : Si vous deviez donner une liste de signaux d’alerte concrets à nos lecteurs, lesquels choisiriez-vous ?
MD : La règle est simple : méfiez-vous des profils trop parfaits sur des plateformes trop faciles d’accès. Voici mes huit signaux à surveiller.
Un : le profil a très peu de photos, ou des photos de qualité professionnelle irréaliste pour le contexte (un militaire en mission humanitaire avec des shots dignes d’un magazine de mode, ça ne colle pas).
Deux : la personne refuse systématiquement les appels vidéo spontanés. “Mon téléphone est en réparation”, “la connexion est mauvaise là où je suis”, “je suis pudique en vidéo”. Ces excuses se répètent.
Trois : les déclarations d’amour arrivent très tôt — en moins de deux semaines. Les formules sont génériques et pourraient s’adresser à n’importe qui.
Quatre : la personne demande très rapidement à quitter la plateforme de rencontre pour communiquer sur WhatsApp, Telegram ou par email. C’est une manœuvre pour échapper à la modération du site.
Cinq : la personne dit être à l’étranger pour une raison vague — mission humanitaire, chantier offshore, base militaire, mission de paix ONU. Cette distance justifiera ensuite l’impossibilité de se rencontrer et les problèmes financiers à venir.
Six : la communication est intense mais jamais disponible en dehors d’horaires précis. Les escrocs gèrent souvent plusieurs “relations” simultanément et travaillent par shifts.
Sept : la personne ne peut jamais vous rencontrer en personne, même après des mois de relation, et les excuses changent à chaque fois.
Huit : une urgence financière surgit. Quel que soit le montant ou le prétexte, toute demande d’argent à une personne jamais rencontrée en réel est un signal d’arnaque.
Les plateformes les plus ciblées en France en 2026
CV : Est-ce que certaines plateformes sont plus concernées que d’autres ?
MD : J’ai vu des centaines de cas sur toutes les plateformes, mais il y a une corrélation claire avec le niveau d’accessibilité et la rigueur de vérification. Les applications gratuites sans vérification d’identité — certains profils Facebook, Instagram, WhatsApp — sont des terrains de chasse privilégiés. Les sites de rencontre gratuits ou à faible barrière à l’entrée aussi.
À l’inverse, les plateformes comme Meetic ou eDarling, qui exigent une certaine démarche d’inscription et qui ont des équipes de modération actives, présentent moins de risques — mais pas zéro. J’insiste : aucune plateforme n’est totalement sûre. La vigilance reste individuelle.
Les seniors sont souvent ciblés sur des applications généralistes de messagerie ou de réseau social plutôt que sur les sites de rencontre. Si vous aidez un proche plus âgé à naviguer en ligne, lisez notre guide des arnaques sur les sites de rencontre pour une liste complète des scénarios courants.
Seniors, femmes seules, hommes en rupture : les profils les plus vulnérables
CV : Y a-t-il des profils de victimes plus fréquents ?
MD : Tous les profils sont vulnérables, mais certaines situations augmentent statistiquement les risques. Les personnes en période de transition émotionnelle — deuil récent, divorce, retraite, déménagement dans une nouvelle ville — sont plus exposées parce qu’elles cherchent activement des connexions humaines et ont des défenses émotionnelles temporairement abaissées.
Les seniors sont surreprésentés dans les statistiques de pertes financières, non pas parce qu’ils sont “moins intelligents”, mais parce qu’ils ont souvent des économies disponibles, sont moins familiers avec les codes numériques, et peuvent être plus isolés socialement. Les femmes seules de 40 à 65 ans constituent aussi une cible fréquente.
Ce qu’on observe également depuis 2023, c’est une forte augmentation des victimes masculines — des hommes de 35-55 ans, souvent en rupture sentimentale, ciblés par des profils féminins fictifs. Le stéréotype de l’“homme rationnel qui ne tombe pas dans ces pièges” est une illusion dangereuse.
Que faire si vous avez été victime d’une arnaque sentimentale ?
CV : Si un lecteur réalise qu’il a été victime, quelles sont les premières étapes concrètes ?
MD : Première étape : stopper immédiatement tout contact et tout virement. Bloquer le numéro, le profil, l’email. Ne pas répondre aux tentatives de reprise de contact, même si l’escroc joue sur la culpabilité.
Deuxième étape : contacter sa banque dans les 24 à 72 heures pour signaler les virements frauduleux. Selon le mode de paiement, il existe des procédures de chargeback ou de gel de fonds qui peuvent limiter les pertes — mais les délais sont stricts.
Troisième étape : déposer une plainte. Au commissariat de police, en gendarmerie, ou via la plateforme Pharos (pharos.interieur.gouv.fr) pour les signalements en ligne. Je sais que c’est difficile émotionnellement, mais c’est indispensable pour les statistiques, pour les investigations, et pour votre propre démarche de reconstruction.
Quatrième étape : chercher un soutien psychologique pour victimes d’arnaques sentimentales. Le traumatisme est réel. Vous n’avez pas perdu que de l’argent — vous avez vécu une relation qui, de votre point de vue, était sincère. Le deuil de cette relation est un processus qui mérite un accompagnement.
L’interview sociologue sur les nouvelles règles du dating en ligne éclaire d’ailleurs très bien pourquoi nos mécanismes affectifs sont particulièrement vulnérables dans les contextes numériques — une lecture complémentaire utile pour comprendre pourquoi on peut tomber dans ces pièges.

Comment les plateformes devraient-elles mieux se protéger ?
CV : Côté plateformes, qu’est-ce qui devrait changer ?
MD : Trois leviers prioritaires. D’abord, la vérification d’identité systématique à l’inscription. Pas forcément la carte d’identité, mais a minima une vérification biométrique du selfie contre la photo de profil. C’est technologiquement possible et peu coûteux en 2026. Certaines plateformes le font déjà — Meetic, par exemple, a renforcé ce processus depuis 2024. D’autres traînent des pieds parce que ça crée de la friction à l’inscription et réduit le nombre de nouveaux comptes.
Ensuite, la détection comportementale. Les escrocs ont des patterns de comportement identifiables : masse de messages envoyés, transition rapide vers des sujets d’argent, demandes de changement de canal de communication. Des algorithmes peuvent détecter ces signaux et déclencher des vérifications humaines ou automatisées.
Enfin, l’éducation des utilisateurs. Chaque nouveau profil devrait être confronté à une fiche courte sur les signaux d’alerte des arnaques, les types de demandes qui ne viendront jamais d’un vrai membre, et les ressources de signalement. C’est gratuit, ça prend deux minutes à implémenter, et la plupart des plateformes ne le font toujours pas.
5 questions rapides — vrai ou faux
CV : Pour terminer, un quiz rapide — vrai ou faux ?
“Une personne qui parle de sa famille, de ses enfants, de son passé ne peut pas être un escroc.”
MD : Faux. Les escrocs professionnels construisent des identités complètes avec des histoires familiales détaillées, des photos d’enfants volées sur des comptes publics, des anecdotes crédibles. La richesse narrative d’un profil n’est pas une preuve d’authenticité.
“Si j’ai eu des appels vidéo, c’est que la personne est réelle.”
MD : Faux en 2026. Comme je l’expliquais, les outils de deepfake en temps réel existent et sont accessibles. Un appel vidéo n’est plus une garantie suffisante.
“Les sites de rencontre payants sont sans risque.”
MD : Faux. Ils présentent moins de risques — meilleure modération, meilleure vérification — mais pas zéro. Des escrocs paient des abonnements légitimes pour accéder à des bases d’utilisateurs plus qualifiés.
“Si j’envoie de l’argent via Western Union ou crypto, c’est irrécupérable.”
MD : Vrai à 95%. Les virements via Western Union, MoneyGram, ou en cryptomonnaie sont quasi impossibles à récupérer. C’est précisément pourquoi les escrocs utilisent ces canaux. C’est le signal le plus évident qui soit : dès qu’on vous demande ce mode de paiement, vous faites face à une arnaque.
“On peut facilement identifier un profil IA grâce à la qualité des images.”
MD : De moins en moins vrai. Les modèles de génération d’images actuels produisent des visages indiscernables de photos réelles à l’œil nu. La seule protection fiable reste la vérification comportementale (appel vidéo improvisé) et la vérification via une recherche d’image inversée (TinEye, Google Images).
Message final de Marc Dupont
CV : Quel message adressez-vous aux lecteurs qui cherchent l’amour en ligne en 2026 ?
MD : Chercher l’amour en ligne n’est pas une naïveté — c’est une réalité quotidienne pour des millions de personnes, et ça fonctionne pour beaucoup d’entre elles. Mon message n’est pas “n’allez pas sur les sites de rencontre”. Mon message, c’est : utilisez des plateformes sérieuses, consultez notre guide complet pour sécuriser ses rencontres en ligne avant de vous lancer, et faites confiance à votre instinct.
Si quelque chose semble trop beau pour être vrai, c’est probablement le cas. La vitesse d’une relation en ligne est un indicateur fort : les vraies connexions prennent du temps. Méfiez-vous de ce qui va trop vite.
Et si vous pensez avoir été victime, parlez-en. À un ami, à un médecin, à une association. La honte appartient aux escrocs, pas à vous. Vous avez aimé quelqu’un qui n’existait pas — c’est une souffrance réelle, et elle mérite d’être prise au sérieux. Consultez également notre dossier sur les arnaques sur les sites de rencontre pour comprendre les différents types de fraudes et savoir comment les signaler.
Marc Dupont est consultant indépendant en cybersécurité, spécialisé dans les romance scams et la fraude sentimentale en ligne. Il collabore avec la CNAIP et forme régulièrement les équipes des plateformes de rencontre à la détection des comportements frauduleux.
Les chiffres cités dans cet article sont des estimations issues de rapports d’associations de victimes et de services de police, utilisées à titre illustratif.
